Partir vers les sources - Pélerinage Québec 2016

Pèlerinage insolite ? Il n’est pas si courant de partir pérégriner en Nouvelle-France. Mais depuis que Jésus a demandé à ses apôtres de quitter la Terre Sainte pour aller, enseigner toutes les nations et les baptiser, toute terre où vivent les hommes, où le Christ les visite dans sa Parole et ses Sacrements est devenue sainte.
On comprend alors que 35 pèlerins du Cantal n’aient pas hésité à partir vers l’une de ces terres sanctifiées, la Nouvelle-France, vers les sources de son Baptême.

Partir vers les sources

Nous avons formé un groupe fraternel, chaleureux, passionné par la découverte de ce pays et désireux de marcher sur les traces de ses saints nombreux, 25 saints et bienheureux. Nous étions sous la protection attentionnée de notre directeur des pèlerinages, Jacques Bourassa, qui avait quelques raisons de connaître ces terres nouvelles pour nous mais dont il est originaire. Nous avions aussi un prêtre canadien, animateur hors pair, plein de flamme et de souffle d’Esprit, le P. Jean-Roch Hardy, dont les homélies débordaient d’espérance et d’encouragements.

Il nous a confié son expérience passionnante de religieux de terrain, son ministère auprès de la jeunesse, des jeunes blessés par la vie dont beaucoup n’ont pas connu la chance de familles unies. Tous les pèlerins ont souhaité le voir passer la mer pour stimuler les chrétiens du Cantal dans leur vie chrétienne.

L’épopée missionnaire du Canada, de ces hommes et de ces femmes au cœur généreux, explorateurs de terres nouvelles, explorateurs de Dieu n’est-elle pas une merveilleuse continuation des premières communautés chrétiennes dont les Actes des apôtres retracent l’histoire ? « Ils n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, ils se rassemblaient pour la prière, ils mettaient tout en commun. »

C’est ce qu’ont vécu les premiers chrétiens de Nouvelle-France. Les premiers explorateurs étaient des êtres courageux, avides d’aventures et de découvertes. N’ayant pas peur des flots rugissants de l’océan ni des bourrasques des tempêtes, ils ont traversé les mers après de longs voyages de deux à trois mois, arrivant dans un pays d’immenses forêts, au rude climat, à la rencontre des peuples amérindiens, parfois alliés, parfois hostiles. On les appelait alors « les sauvages », du latin silva, la forêt : c’était le peuple des forêts. Les Français se sont alliés aux hurons, s’aliénant leurs adversaires, les Iroquois, eux-mêmes alliés aux anglais qui tentaient eux-aussi d’occuper ces terres inexplorées.

L’histoire des premiers chrétiens du Canada est donc une histoire de combats : combats contre la nature à domestiquer, contre les affres du climat l’hiver, la température atteignant parfois – 30°, lutte contre les attaques des Iroquois à Ville-Marie surtout, l’antique Montréal. Il leur a fallu construire des maisons, des monuments, des églises, des écoles, commercer aussi, inventer de nouveaux circuits économiques, le commerce des peaux en particulier, construire des ports pour accueillir les vaisseaux français avec leurs précieuses cargaisons. Québec fut créée en 1608, Montréal en 1642. Dans ce peuple d’explorateurs, nous avons évoqué la mémoire de Jacques Cartier, de Samuel Champlain, et de M. de Maisonneuve, tous de grands chrétiens. Ils n’imaginaient pas habiter ces terres sans maisons de Dieu, églises et couvents, sans prière, sans la présence du Christ dans le Saint-Sacrement, très attachés à la Vierge Marie, au grand saint Joseph, patron du Canada, et à la bonne sainte Anne, mère de la Vierge, dont les marins bretons ont apporté à Ste Anne-de-Beaupré le récit des miracles obtenus par son intercession.

Soucieux que les familles de Nouvelle France soient des foyers chrétiens, Saint François de Laval, premier évêque de Québec, a tenu à les placer sous la protection de la sainte Famille. Les annales nous rapportent la fidélité des premiers chrétiens du Canada aux prières du matin et du soir, et à la participation à la messe dominicale. Une vie éclairée par la prière de l’Eglise et la prière en famille.

La Nouvelle-France a été évangélisée au XVIIe siècle par des religieux d’abord : les franciscains récollets (il y avait un couvent de récollets chez nous à Salers), et les Jésuites. Les premiers saints canonisés du Canada ont été six jésuites et deux de leurs aides laïcs. Ils ont donné un exemple d’une fidélité inébranlable au Christ, refusant de le renier, malgré les tortures atroces dont ils ont été l’objet. Les Iroquois ne plaisantaient pas avec les ennemis capturés : ils les faisaient brûler à petit feu. Admirons le courage de ces âmes d’exception. Parmi eux, se trouvait un saint de chez nous dont nous avons fait mémoire, saint Noël Chabanel, originaire du Puy, qui mériterait d’être mieux connu dans nos contrées.

Les sulpiciens et quelques prêtres séculiers ont suivi plus tardivement, vers le milieu du XVIIe siècle. Immense était le diocèse de Québec, créé en 1674 : il couvrait toute la Nouvelle-France et la Louisiane. François de Laval a organisé cette nouvelle église locale avec un grand sens missionnaire, à partir du séminaire qu’il a fondé à Québec, qu’il n’avait pas conçu uniquement comme un lieu de formation du nouveau clergé séculier, mais aussi comme le lieu de vie commune de ses prêtres, où ils trouvaient appui, réconfort et soutien dans leurs entreprises missionnaires tant auprès des amérindiens qu’auprès des français.

Les femmes ont joué un rôle majeur dans le développement du pays et le rayonnement de la foi. Les ursulines et les augustines hospitalières se sont très tôt installées en Nouvelle-France, se dévouant pour l’éducation des populations et le soin aux malades et aux affligés. Elles ont aussitôt créé des écoles et des hôpitaux. Ste Marie de l’Incarnation, ursuline, que Bossuet qualifiait de « Thérèse de la Nouvelle France » était une femme d’oraison ardente et une apôtre.

Les premiers chrétiens du Canada ont donné une priorité à l’éducation de toute la colonie, singulièrement des filles, singulièrement car dans la vieille France il n’était pas courant de voir des filles ainsi instruites sauf dans quelques cénacles privilégiés.

Ste Marguerite Bourgeois, venue de France elle-aussi, a partagé ce souci d’éducation, humaine et chrétienne à la fois. Elle s’est souciée aussi de l’équilibre de la vie familiale. Il y avait beaucoup d’hommes et peu de femmes. Marguerite a traversé la mer et obtenu du roi Louis XIV que des femmes désireuses de fonder un foyer au Canada reçoivent une aide. On a appelé « filles du Roy », ces jeunes filles que le roi dotait pour qu’elles puissent se constituer un trousseau, acquitter les frais du voyage et pourvoir à leur première installation. A leur arrivée, elles étaient prises en charge par Ste Marguerite et ses compagnes. Elle a fait faire un nouveau pas aux services éducatifs en créant une congrégation d’enseignantes non cloîtrées, presque une révolution à l’époque, où l’on ne concevait pas de religieuses autrement que cloîtrées. Les sœurs de Notre-Dame se déplaçaient dans les villages nouvellement créés. Une laïque, la vénérable Jeanne Mance fonde et dirige l’Hôtel-Dieu à Montréal ; elle est considérée comme la cofondatrice de Montréal. Sainte Marguerite d’Youville s’occupe elle aussi de la santé des habitants, elle gère l’hôpital de Montréal et fonde la congrégation des sœurs de la Charité ou sœurs grises. La Bienheureuse Marie-Catherine de St Augustin, religieuse hospitalière à Québec sert malades et pauvres à l’hôtel-Dieu de Québec.

Prodigieuse fut l’activité apostolique de ces femmes, toutes données au Christ et à leurs peuples sans différence de traitement entre français et amérindiens. Elles ont montré qu’il n’y a de foi qu’incarnée, se traduisant par les œuvres de Dieu, car la foi quand elle est grande ne peut rester sans œuvres.

A ces activités spirituelles et éducatives ajoutons la défense des amérindiens à laquelle a puissamment œuvré Saint François de Laval. Plusieurs marchands du commerce des peaux, pour éviter de payer les amérindiens en argent, les payaient en nature, en alcool. Cette pratique avait suscité de grands désordres. François de Laval jugea ce comportement absolument indigne, contraire au respect de la dignité des amérindiens, contraire à l’Evangile. Il ne prit pas de demi-mesures : il excommunia les marchands fautifs, montrant qu’il n’y a pas d’activité économique neutre, mais que l’économie elle-aussi doit être mise au service de l’homme. Contesté pour cette initiative, François de Laval la fit examiner par la Sorbonne qui lui donna raison. Le roi, saisi par le prélat, trancha par une demi-mesure.

Une belle continuation de cette histoire, de ces prémices de la foi en Nouvelle-France, nous l’avons trouvée dans deux sanctuaires nationaux de cette terre : Notre Dame du Cap, où a prêché un saint français, le Bienheureux Frédéric Janssoone, originaire du diocèse de Lille. Franciscain, en terre sainte il a rétabli dans les rues de Jérusalem le chemin de Croix interrompu depuis deux siècles et a construit l’église Ste Catherine de Bethléem. Il a surtout été un remarquable animateur de pèlerinages, ne cessant de promouvoir le pèlerinage en Terre Sainte. Il fut le témoin d’un miracle de la Vierge Marie. Priant avec le curé de la paroisse et un laïc qui demandait un miracle, ils ont vu le visage d’une statue de la Vierge aux yeux presque fermés s’animer, ses yeux s’ouvrir et les regarder pendant une dizaine de minutes. C’est le « prodige des yeux. » Nous sommes allés nous recueillir sur sa tombe.

Nous avons visité un autre sanctuaire imposant, l’Oratoire Saint-Joseph. Là a vécu un autre saint : André Bessette. Humble religieux de la congrégation de Ste Croix, il était portier d’un établissement scolaire. Son charisme rayonnant attira auprès de lui des centaines de personnes qui trouvaient auprès de lui écoute, consolation et réconfort. Des miracles se produisirent qu’il attribuait à St Joseph, invitant les gens à aller le prier. Sur sa tombe, les pèlerins ont demandé aussi des grâces.

L’Eglise de Nouvelle-France connaît aujourd’hui les mêmes difficultés et les mêmes espérances que chez nous. Elle a été confrontée à de puissants courants de laïcisme dans les années 1960, que l’on a appelé « la Révolution tranquille ». Elle est en reconstruction, en nouvelle évangélisation.

Il y aurait beaucoup à dire sur le spectacle magnifique des flots impétueux des chutes Montmorency et du canyon Ste Anne, la beauté des terres de l’Ile d’Orléans, les splendeurs de Québec et de Montréal, des cathédrales et des basiliques, Ste Anne-de-Beaupré, Notre-Dame de Montréal, les vertus du sirop d’érable et de la « poutine », sur la joie partagée avec des hôtes québécois qui nous ont hébergé généreusement pour une nuit chez l’habitant, sur l’accent enchanteur de nos cousins canadiens, de cette langue française qu’ils ont su adapter aux réalités modernes. Mais il faut là déposer la plume et rêver un peu à ces beaux paysages, à ces visages rencontrés que nous n’oublierons pas, à toutes ces âmes saintes que nous avons eu la chance de visiter. Il est un mot mille fois répété en cette Nouvelle-France : « Bienvenue » : A la fois « Bonjour » et « Merci ».

 

Alors, « Bienvenue » au Seigneur qui nous a permis de partir vers ces Sources.         

 

P. Philippe DUPUY