Homélie : Voeux aux prêtres - Février 2016

« Miserando atque eligengo » Mc 1,40-45

Imaginons les réactions de ceux qui entendirent ce lépreux guéri proclamer la bonne nouvelle. Étonnement : ne s’agit-il pas de cet homme que sa maladie tenait à l’écart de la société ? Crainte et suspicion : est-il vraiment guéri ? Peut-on l’approcher pour l’écouter. Quand on a connu une telle situation, il en reste forcément quelque chose… ! Indignation et scandale, car si la maladie est toujours le signe du pêché la lêpre punit les plus graves d’entre eux. A coup sûr, devaient dire les rabbins, cet homme s’est rendu coupable de l’un des sept péchés capitaux : la calomnie, l’homicide, le faux témoignage, le vol, le libertinage…et il prétend annoncer la nouvelle ! S’il est guéri tant mieux pour lui mais qu’il ait au moins la pudeur de rester discret ! Notons que cet homme ne proclame pas la nouvelle, malgré sa situation, malgré son passé, malgré sa réputation qui pourraient fragiliser son témoignage. Il parle au contraire de l’intérieur de l’épreuve qu’il a connue et dont Jésus l’a purifié. C’est même cette maladie dont-il est purifié qui est pour lui le  lieu de l’expérience de la rencontre du Sauveur. Ce lépreux, que tous tiennent à distance comme un paria et jugent comme un pêcheur, vient de faire une expérience inouie, celle d’être touché par Jésus, dans un geste de compassion qui exprime la puissance divine qui le guérit et le réintègre au sein du peuple de Dieu. Il va proclamer la nouvelle de la miséricorde de Dieu, dans l’expérience de sa maladie, de la rencontre de Jésus, de sa purification.

Lorsque, quelques décennies après l’événement, Marc en fait le récit, il choisit bien ses mots : proclamer et répandre la nouvelle. Ces mots caractérisent l’annonce de l’Évangile par les missionnaires de l’Église. Marc voit bien dans ce lépreux guéri le prototype du missionnaire de l’Évangile ! Et c’est la raison pour laquelle nous pouvons recevoir aujourd’hui cet évangile pour nous-mêmes.

Le missionnaire est celui qui, dans sa faiblesse, a fait l’expérience, de la miséricorde de Dieu qui le relève, qui le guérit, qui le tient debout. L’Évangile qui nous est confié n’est pas un message extérieur à nos vies, une leçon apprise et à répéter. C’est cette expérience de vie reçue que le missionnaire veut annoncer, dont il veut témoigner pour qu’elle soit aussi la joie et la force de ses frères. C’est du cœur de cette expérience qu’il peut annoncer Jésus sauveur. C’est parce qu’il sait que Dieu l’a relevé et le relève sans cesse qu’il peut désigner Jésus comme le seul sauveur. Pour le missionnaire, pour le pasteur que nous voulons être cette expérience personnelle de la miséricorde de Dieu qui nous purifie et nous relève est fondatrice. Sinon nous ne sommes pas des témoins mais des perroquets.  Nous n’avons pas à en faire étalage car il s’agit pour chacun de nous d’une expérience intime de vie. Mais ce sentiment d’être porté par la miséricorde de Dieu doit transparaitre dans l’humilité de notre parole et dans notre manière de conduire nos communautés. Nous sommes souvent portés à croire que notre autorité pastorale sera d’autant mieux assurée que nous ne laisserons transparaitre ni faille ni faiblesse, que nous devons nous imposer par une façade irréprochable. En réalité les pasteurs que nous sommes, par appel du Christ et pour son Église, ne peuvent l’être qu’en étant eux-mêmes comme les autres brebis du troupeau, guéries et conduites par l’amour miséricordieux du Père. Nous ne sommes pas pasteurs malgré nos faiblesses ou en les niant, en les cachant, mais avec elles, souvent à partir d’elles lorsque nous savons laisser deviner la source qui nous vivifie, le pardon et la miséricorde de Dieu. « Ma grâce te suffit ». Faisons confiance au sens spirituel de nos paroissiens qui savent reconnaitre là une autorité qui n’est pas selon le monde, qui n’est pas de nous mais qui est la trace en nous de la miséricorde de Dieu pour nous et pour son Église.

Au début de son pontificat, interrogé pour des revues jésuites, le Pape François parlait ainsi de lui-même «Je ne sais pas quelle est la définition la plus juste… Je suis un pécheur. C'est la définition la plus juste… Ce n'est pas une manière de parler, un genre littéraire. Je suis un pécheur. (…) Si, je peux peut-être dire que je suis un peu rusé, que je sais manœuvrer, mais il est vrai que je suis aussi un peu ingénu. Oui, mais la meilleure synthèse, celle qui est la plus intérieure et que je ressens comme étant la plus vraie est bien celle-ci: je suis un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard. (…) Je suis un homme qui est regardé par le Seigneur.»

C’est après une confession au cours de laquelle il fit l’expérience de la miséricorde divine qu’il décida de devenir prêtre.

On connait sa devise, qu’il a tenu à, conserver après son élection : « miserando atque eligendo » que l’on pourrait traduire : par miséricorde et par élection.

Dans un livre qui, nous dit-on, va bientôt paraitre, François livre une confidence sur ses visites dans les prisons : face à un prisonnier, je me demande toujours, pourquoi eux et pas moi ? Je ne suis pas meilleur qu’eux, je suis pêcheur !

De ces aveux l’autorité du successeur de Pierre n’est pas affaiblie. Au contraire elle en est grandie puisqu’ainsi c’est vers sa source que nous sommes conduits : l’amour miséricordieux du Père. L’Église n’a jamais cherché à cacher les faiblesses de Pierre, ses peurs, son reniement. Ils sont inscrits dans les Évangiles parce qu’ils nous disent à leur manière l’amour miséricordieux du Christ. Pierre a pleuré  ses misères et l’Église s’en souvient. Il fallait qu’il fasse cette expérience et en revienne avant de recevoir mission d’affermir ses frères.

 

Pour nous, pasteurs du diocèse de Saint-Flour, cette année de la miséricorde pourrait prendre cette orientation particulière : faire en sorte que notre ministère laisse mieux transparaitre que nous sommes aussi des lépreux purifiés, des pêcheurs pardonnés. Il ne s’agit pas d’une campagne de communication mais d’une conversion profonde pour puiser notre seule force à la source du Christ, une conversion qui laisse transparaitre que nous ne sommes pasteurs que parce que nous sommes d’abord chrétiens c’est-à-dire  redevables, bénéficiaires de la miséricorde de Dieu.

 

+ Bruno Grua