Edito Septembre 2016

Un été dramatique

 

L’été est pour beaucoup une période d’insouciance qui nous permet d’oublier le « stress » quotidien. Mais, cette année, nous avons vécu cet été des événements dramatiques. La pause de l’été ne m’a pas permis de m’exprimer à ce sujet jusqu’ici. Quelques messages reçus m’encouragent à le faire. Je vous partage bien simplement quelques réflexions.

L’attentat de Nice (86 morts, 434 blessés faut-il le rappeler ?) nous avait glacé d’horreur. J’avais alors observé que les commentaires laissaient sous silence toute lecture religieuse de l’événement. L’assassinat abject du Père Hamel, quelques jours plus tard,  nous a particulièrement touchés, nous les catholiques, comme un drame vécu dans notre propre famille. Ils ont touché la France toute entière, peut-être réveillé les liens profonds, parfois enfuis, entre les français et notre Eglise. Le lieu, le moment et la cible de ce meurtre, soigneusement choisis pour leur portée symbolique, ont évidemment redéplacé le curseur et nous interrogent à nouveau sur la place du « religieux » dans notre société.  Bien d’autres questions se posent et les analyses ne manquent pas mais on ne s’étonnera pas que je privilégie celle-là.

Elle se concentre sur la compréhension  que nous avons de la laïcité. La laïcité à la française pose comme fondement la neutralité religieuse de l’État. Ce principe permet à notre République d’offrir à tous, sans discrimination, liberté égalité et fraternité. Même s’il s’est élaboré dans une période de tension avec les cultes, et en particulier l’Eglise catholique, ce principe est aujourd’hui devenu notre bien commun. Mais la laïcité de l’Etat n’est pas la laïcité de la société et, contrairement à ce que l’on entend souvent elle ne signifie pas que le « religieux » doit être enfermé  dans la vie privée. Cela aucune religion ne peut l’accepter  et c’est dangereux pour notre cohésion nationale elle-même. La dimension religieuse pétrit l’homme tout entier jusque dans sa dimension sociale. Les religions ne peuvent pas renoncer à dialoguer avec les cultures. « Si la foi ne devient pas culture, elle est insignifiante », disait le pape Jean-Paul II à l’UNESCO. Aussi les religions doivent-elles pouvoir librement s’exprimer dans la vie associative, artistique, scientifique, politique, économique, culturelle…sans prétention d’hégémonie mais en se faisant « conversation » selon le mot du Pape Paul VI. Dans une conversation chacun donne, reçoit, s’enrichit, s’interroge écoute et parle. Nous n’avons pas à craindre les religions, a priori, comme si elles constituaient une menace. Elles enrichissent  le débat de leurs regards propres. L’engagement de leurs membres, façonnés et mobilisés par leurs convictions, est au service de la société toute entière.

La dimension spirituelle est constitutive de notre nature humaine. Elle s’exprime de bien des manières dont la vie religieuse. Elle en est l’un des leviers les plus forts, les plus mobilisateurs, et donc parfois aussi les plus violents. Tout comme l’amour. Elle n’est pas le choix ou le luxe de quelques-uns. « Les hommes attendent des diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, agitent profondément le cœur humain (Vatican II Nostra Aetate 1). Il est loin le temps où l’on pouvait penser que les progrès de la science ou de l’économie pourraient ou allaient éteindre le sentiment religieux. Prétendre extirper le sens religieux du cœur de l’homme ou le traiter avec mépris comme une survivance d’une époque révolue est une erreur anthropologique et dès lors vouloir construire une vie sociale aseptisée, décontaminée de tout discours ou engagement religieux, si nécessaire en le discréditant,  c’est prendre le risque, après avoir cru qu’on l’avait dominé, de le voir ressurgir de manière sauvage, folle, non régulée, avec tous les débordements que l’on peut imaginer. Livré à lui-même, enfermé dans sa subjectivité, fragilisé par le sentiment d’exclusion ou de non-reconnaissance, l’individu croyant peut alors devenir une proie facile pour des organisations qui mettent alors la religion au service de tout autres  objectifs. Notre société doit y réfléchir. Pour une part, les drames que nous connaissons aujourd’hui, sont sans doute le prix que nous payons d’une vie religieuse qui n’a pas pu trouver ses modes d’expression dans l’espace public.

Mais dire cela nous met face à un autre défi, celui d’accepter nos différences et de construire avec elles. Nous ne savons pas bien le faire. Nos diversités sont perçues comme des menaces pour notre cohésion. Il faut donc les niveler ou les faire taire. Comment redécouvrir qu’elles représentent des ressources à mettre en dialogue pour s’enrichir et que donc elles doivent être respectées et pouvoir se dire? Nos diversités sont comprises en termes de hiérarchie par principe inacceptable. Comment redécouvrir que l’on peut être différents et égaux et entrer ainsi dans un vrai dialogue ? Ces questions ne concernent pas que le domaine religieux mais sur ce terrain et en ce moment elles revêtent une acuité toute particulière. L’Eglise catholique, par l’expérience de son dialogue séculaire avec toutes les cultures, pourrait sans doute participer utilement à cette réflexion.

 

+ Bruno Grua