Voeux de l'Evêque aux officiels

Le jeudi 18 janvier, Monseigneur Grua présentait ses voeux aux personnalités du département:
"Chers amis,
J’aime bien cette période annuelle des vœux. D’abord parce qu’elle nous donne l’occasion de nous rencontrer. Nous vivons tous à 100 à l’heure sans parvenir à réduire à 80 ! Nous nous côtoyons sans nous voir, sans nous parler. Ce rendez-vous vient nous rappeler, s’il en était besoin, que nous ne sommes pas seulement les uns pour les autres des administrés, des clients, des patients, des voisins mais avant tout des hommes et des femmes que la vie a mis sur le même chemin pour que nous l’empruntions ensemble dans la fraternité. Heureux donc de vous retrouver ce soir sans autre but que de nous offrir un bon moment de rencontre et d’échange. Merci de votre présence à tous.

Ce temps, c’est aussi celui d’une espérance qui se partage et se dit : Bonne année à vous tous, à vos familles, à vos proches, à vos activités professionnelles, à vos engagements. On ajoute souvent « Bonne santé ». C’est en effet un bien infiniment précieux. Nous ne le maitrisons pas mais nous exprimons ainsi notre sollicitude mutuelle. Dire bonne année, si nous pensons ce que nous disons, c’est espérer pour les uns et les autres le meilleur.  C’est refuser la fatalité. C’est croire qu’on peut toujours faire plus et mieux. C’est croire qu’on peut être meilleur, qu’on peut monter plus haut. C’est refuser la grisaille (on est servi en ce moment) pour ne jamais renoncer à chercher la lumière. C’est en fait le moteur essentiel de l’existence humaine, le facteur décisif de notre progrès.  Ne nous laissons pas voler l’Espérance. Voilà ce que j’exprime pour chacun de vous en vous offrant mes meilleurs vœux pour l’année qui vient.

Vous n’attendez pas de moi des vœux portant sur un programme de développement économique, de projets industriels, d’infrastructures routières…Ce n’est pas ma mission. Elle est indispensable. Elle est très bien portée par d’autres. Elle s’exprime aussi ces jours-ci. Je dis aux divers responsables ma reconnaissance pour ce souci bien concret du bien commun. Mais vous attendez plutôt de moi que je vous partage quelques réflexions qui portent sens pour notre vie. Je ne suis pas seul habilité à le faire. Je ne pense même pas que les religieux ou les philosophes en soient les seuls messagers. Je n’ignore pas que les responsables politiques, sociaux, économiques, éducatifs ont eux aussi à cœur de donner du sens à leur action mais peut-être puis-je le faire de manière plus explicite du fait de ma mission particulière au service de la communauté catholique de ce département.

Un tout petit rappel de cette année privilégiée du 7° centenaire de notre diocèse célébré en 2017. C’est l’histoire de notre Église mais ce sont aussi nos racines et notre histoire commune : après tout, notre ville a préféré jusqu’ici garder le nom de Saint-Flour plutôt que celui de Fort-Cantal ! Nous l’avons célébré bien sûr, avec les communautés catholiques, dans de belles liturgies à la cathédrale et à Saint Géraud d’Aurillac mais aussi par de nombreuses et intéressantes manifestations artistiques, culturelles, ouvertes à tous. Le clou en a sûrement été pour le plus grand nombre le beau spectacle offert à la mi-juillet sur la façade de la cathédrale. Si nous avons pu donner aux cantaliens l’occasion de raviver un peu la flamme de leur identité, nous en sommes très heureux. C’est un élément de dynamisme que d’être fier de sa terre.

L’année qui s’ouvre offrira sûrement des surprises. La précédente n’en a pas manqué. Mais de grands débats s’annoncent qui devraient orienter notre vivre ensemble. Ils ont été annoncés par le Président de la République. Ils feront l’objet de choix législatifs. Ils s’inscriront dans la durée. Je voudrais en évoquer trois, très différents quant aux questions abordées mais tous les trois déterminants pour l’avenir : la laïcité, les migrants, les questions de bioéthique. L’Église catholique, comme les autres organisations religieuses ou philosophiques, prendra part à ces grands débats. Elle y est d’ailleurs invitée, elle aussi. Elle y travaille déjà. Elle est elle-même colorée de sensibilités diverses que sa hiérarchie entend et s’efforce d’intégrer. Elle s’exprimera en s’adressant d’une part à ses fidèles, faisant alors appel aux ressources qu’elle trouve dans sa propre tradition spirituelle. Elle n’oblige personne. Ceux qui le souhaitent, l’entendront. Mais elle s’adresse aussi à tous les hommes de bonne volonté avec des arguments de raison accessibles à tous. Elle le fait au nom d’une expérience séculaire et universelle qu’elle est sans doute seule à posséder. Elle a une expérience profonde et diversifiée de la personne humaine. A ce titre elle croit pouvoir être utile à la société en prenant part avec d’autres au débat. Nos responsables politiques nous disent leur volonté de l’ouvrir largement et de lui donner la dimension philosophique sans laquelle les décisions engageant l’identité humaine seraient aveugles.

 

Le premier débat concerne la laïcité. On se réfère souvent à la loi de1905 dite loi de séparation des églises et de l’état. Nos voisins, pourtant républicains pour la plupart, nous regardent avec curiosité. Cette loi a creusé son sillon. Elle a permis la paix religieuse et sociale. L’Église catholique ne la remet évidemment pas en cause et considère qu’elle fait désormais partie de notre patrimoine commun. Si aujourd’hui elle est l’objet de vifs débats, ce n’est pas, sauf pour quelques dinosaures, pour se préserver de l’influence de l’Église catholique mais, appelons un chat un chat, pour encadrer la pratique de l’Islam ressenti par certains comme une menace, cette religion s’étant développé dans un autre contexte et une autre culture que les nôtres. Mais cette situation nouvelle échauffe les esprits, conduit parfois à des excès qui donnent à entendre que la religion dans son principe serait une menace pour la société. On oublie vite qu’au 20° siècle ce ne sont pas les religions mais des mouvements politiques qui ont failli emporter notre culture : communisme soviétique, fascisme, nazisme, dictatures militaires…Si l’on faisait un peu d’histoire, comme l’a fait par exemple, en son temps René Rémond, on reconnaitrait la part importante qu’a pris le christianisme dans la construction de la société contemporaine. Je fais là allusion à son ouvrage « les inventions du christianisme ». Comme l’a rappelé le Président Macron c’est l’état qui est laïc, ce n’est pas la société. Dire cela c’est exprimer que la pensée religieuse a sa place dans le débat, dans la vie sociale, comme une chance pour notre société. Dire que la religion doit être réservée au domaine privé, au secret de la conscience personnelle va au-delà de ce que la loi a fixé. Aucune religion ne peut l’accepter car toutes disent que l’homme est un être social et prétendent que leur foi marque la manière de vivre en société. Dire que la religion doit être exclue du champ social et reléguée dans l’espace privé est aussi un très mauvais service à rendre à notre société. Le sentiment religieux est l’un des plus forts de l’existence humaine. Il est bien passé le temps où l’on croyait qu’avec le développement économique il allait s’éteindre. On ne le tuera pas. A vouloir l’enfermer, à le considérer comme tabou, à faire sur ce sujet de l’ignorance une vertu, on prend le risque de l’exacerber jusqu’à la radicalisation, de favoriser ses expressions les plus déstructurées, les moins raisonnables. Nous en faisons parfois la douloureuse expérience. Nous ne maitriserons pas cette situation en bâillonnant l’expression religieuse mais en favorisant l’écoute et le dialogue. Je ne plaide pas ici pour l’Église mais pour l’harmonie dans notre société.

Les migrants : une loi est en préparation. Il n’est pas nécessaire de redire que cette question très complexe est vraiment d’actualité. Il n’est pas de jour où elle ne soit évoquée par les médias. Ce n’est pas pour l’Église une découverte. Elle célébrait dimanche dernier le 104° dimanche des migrants et réfugiés. Cette attention fait partie depuis toujours de la tradition judéo-chrétienne depuis qu’Abraham a dû migrer, sans doute pour des raisons économiques, de son pays de Chaldée pour celui de Canaan. Au risque d’être incompris le Pape François en a fait un marqueur de son pontificat. Notre pays, reconnaissons-le, traine les pieds : certes, il ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais sommes-nous sûrs qu’il en prend sa part, alors que nous sommes la 5° puissance économique de la planète ? Certes il y a une tension éthique à gérer entre générosité et prudence, c’est la tâche difficile de nos gouvernants, mais, dans la situation de notre opinion et de notre pratique, le curseur est encore à déplacer vers la générosité. C’est pour notre société un impératif tant légal que civilisationnel. Les évêques de France ont relayé l’appel du Pape avec des suggestions très concrètes articulées autour de 4 mots : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer. Je ne peux pas ici entrer dans le détail de ces propositions. Je retiens deux points d’attention : l’attention à porter aux jeunes migrants, les mineurs non accompagnés dont le nombre dans notre pays ne cesse de croitre, laissés le plus souvent sans protection et pour certains renvoyés à la frontière au mépris de leurs droits les plus élémentaires. Ce texte des évêques souhaite des évolutions législatives conciliant la sécurité de nos concitoyens, et celle de personnes en quête de protection. Il consacre un long passage à l’apprentissage d’une présentation positive des migrants, de leur patrimoine culturel et spirituel susceptible d’enrichir la communauté nationale, d’une présentation honnête des motivations qui conduisent ces personnes à rejoindre notre pays, motivations que l’on réduit trop souvent de manière orientée au seul critère économique. En mettant en lumière ces motivations on réalisera que beaucoup ont été guidés sur le chemin de l’exil par l’espoir de trouver la paix, le désir de déployer pleinement leur humanité, d’exprimer leur talent, de vivre librement leur foi et dans ces motivations chacun pourra reconnaitre celles d’hommes et de femmes de bonne volonté. Ceux qui sont disposés à le voir sauront aussi y déceler en creux, une bénédiction sur un pays, le nôtre, aux nombreux atouts mais trop souvent enclin à douter de lui-même.

L’Église de France se mobilise, non seulement en paroles, mais aussi par ses réseaux : secours catholique, équipes Saint-Vincent, paroisses. Il me semble qu’elle pourrait utilement, au-delà de l’accueil à élargir, contribuer, chez nous aussi, à cette éducation d’un regard positif sur la personne du migrant. Contribuer à cette éducation est à la portée de chacun de nous, même si chez nous cette réalité n’est pas massive et donc reste gérable.

 

Enfin le 3° débat porte, une fois de plus, sur la révision régulière des lois de bioéthique en particulier la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui, la fin de vie. Aujourd’hui même s’ouvrent les états généraux de la bioéthique, organisés par le Comité consultatif national d’éthique, présidé par le Professeur Jean-François Delfraisssy, originaire de Loupiac (Cantal). Ce doit être l’occasion d‘un large débat national auquel toutes les familles de pensée sont invitées à participer. Il n’est pas certain que l’opinion soit consciente des enjeux de société qui sont ici engagés. Elle y voit plutôt la réponse scientifiquement possible, donc légitime, parfois à certaines détresses, parfois à des désirs, certes respectables, mais trop rapidement exprimés comme des droits érigés en absolu, indiscutables. Il s’agit de répondre à des requêtes individuelles et dans l’immédiat. Les enjeux plus fondamentaux sont peu perçus. Les conséquences de nos choix en ces domaines ne seront perceptibles que dans quelques décennies. C’est trop pour notre culture contemporaine. Le principe de précaution ne s’applique pas ici.

Nous ne connaissons pas le contenu des lois qui se préparent. Il serait malhonnête aujourd’hui d’applaudir ou d’en faire le procès. La réflexion à mener est fine, subtile. Elle doit être protégée des surenchères et des polémiques. Elle doit être mise à l’abri des enjeux électoraux. L’Église voudrait ici aider à se poser les vraies questions. Elles s’expriment aussi, fort heureusement, par la voix d’autres personnes et d’autres groupes attentifs à la dignité de la personne humaine. J’entends comme vous s’exprimer des questions sur la filiation, le retentissement sur la psychologie, l’éducation, l’équilibre de l’enfant, le respect de la femme, le risque de marchandisation du corps humain…redoutables questions. Espérons qu’elles soient bien posées, grâce à l’apport respecté de tous et que ceux qui ont à en décider, législateur et gouvernants le fassent en conscience et avec courage.

Le professeur Delfraissy disait ce matin sur France-Inter : « Nous sommes devant la question suivante : quelle société voulons-nous pour demain »? Cette question peut être posée pour chacun des points que j’ai abordés. J’émets le vœu en ce début d’année que nous progressions ensemble vers une société qui donne toujours la première place à l’homme, à sa liberté, à sa dignité, à la fraternité.